17. DÉMANGEAISONS D'OREILLES
EN REMONTANT VERS SON PÈRE, LE CHRIST A CONFIÉ À SES APÔTRES la mission bien connue : “De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit et apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit” (Matthieu 28, 19). La mission que l'Église reçoit de son fondateur s'articule ainsi autour d'un triple devoir : enseigner ce que le Christ lui-même a enseigné, transmettre les trésors de vie éternelle qui ont jailli de la croix du Calvaire et garder fidèlement, comme un précieux dépôt, la vérité du Christ. Nous allons maintenant la voir à l'œuvre face à l'hérésie.
Jésus avait prévu la coexistence, au milieu des siens, du bon grain et de l'ivraie. L'inclination au péché et à l'erreur est en effet inscrite dans la nature humaine, l'erreur étant ici — nous sommes sur le terrain de la foi et du salut — de substituer à la vérité divine les vues souvent étriquées de la raison humaine. Saint Paul aussi était conscient de cette malheureuse tendance : “Un temps viendra, prédisait-il, où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine ; au contraire, au gré de leurs passions, l'oreille leur démangera, ils se donneront des maîtres en quantité et se détourneront de la vérité pour se tourner vers les fables” (2 Tim. 4,3). Bien vite, les “fables” allaient apparaître.
La plus pernicieuse se situait au niveau de la connaissance de Dieu. En grec, la connaissance se dit « gnosis », et la grande hérésie que l'Église eut à combattre s'appelle justement : la Gnose. Ce système se donnait pour tâche d'expliquer, à la fois, la transcendance de Dieu et la misère de l'homme. Pour ce faire, les gnostiques avaient imaginé une sorte de hiérarchie d'êtres intermédiaires, appelés éons, pour combler la « distance » entre Dieu et nous. Et pour tenter de réconcilier la présence du Mal dans le monde avec l'idée d'un Être suprême bon et tout-puissant, ils professaient, à côté de celui-ci, l'existence d'un deuxième dieu, un dieu félon que certains appelaient Démiurge.
Il n'est pas difficile de percevoir les dangers auxquels une telle conception exposait la foi des chrétiens, le Christ devenant un simple échelon de la hiérarchie gnostique, un éon comme les autres. Dès lors, l'incarnation du Fils de Dieu, la rédemption du monde par la croix et l'espérance chrétienne elle-même s'évanouissaient dans un labyrinthe de formules et de calculs ésotériques. Dans les écrits de saint Jean déjà, les oppositions de termes : vie-mort, lumière-ténèbres, vérité-mensonge font penser à une réaction contre des déviations apparentées à la gnose ; mais c'est surtout au IIe siècle que l'hérésie fera le plus de ravages en milieu chrétien.
Se dresse alors une des plus brillantes figures de la pensée chrétienne : Irénée (115-202), évêque de Lyon et père de la théologie chrétienne. En cinq gros volumes, il rédige une réfutation de la gnose que l'on désigne comme le traité Adversus haereses (contre les hérésies), montrant que l'intelligence humaine a besoin d'être éclairée par une lumière supérieure pour accéder à une juste connaissance du mystère de Dieu. Le guide sûr dont l'homme a ainsi besoin, explique-t-il, c'est la “Tradition”, c'est-à-dire l'enseignement du Christ et la révélation du Dieu d'amour, tels que nous les ont transmis les apôtres.
D'autres hérésies se manifestèrent encore au cours de ce IIe siècle. Dans le courant de la gnose, nous rencontrons Marcion, esprit fougueux hanté par le problème du Mal. Pour lui, le dieu félon, le Démiurge qui a introduit le Mal dans la création, c'est le Dieu de l'Ancien Testament, dont il faut faire table rase pour rencontrer le Dieu d'amour révélé par Jésus Christ. Le problème, c'est que, du même coup, Marcion annulait les fondements de la morale, la réalité de l'incarnation du Fils de Dieu et, finalement, la puissance de salut de Jésus Christ lui-même. Marcion mourut en 160.
Illustration : Saint Iréné, évêque de Lyon (Wikipedia)
L'hérésie dont il va être question maintenant est loin d'être éteinte, elle inspire encore un certain nombre de sectes contemporaines. Dans la situation d'extrême insécurité où les mettait la persécution, beaucoup de chrétiens souhaitaient ardemment que le Christ se hâtât de revenir, comme il l'avait promis. C'est alors qu'un exalté du nom de Montanus (Montan), escorté de deux femmes aussi exaltées que lui, se mit à annoncer l'imminence de la fin du monde. Il encourageait ses auditeurs à se détourner de l'Église hiérarchique qui, selon lui, ne se laissait plus conduire par l'Esprit Saint. A partir de l'an 170, un vent de folie souffla ainsi sur plusieurs communautés, et l'Église eut fort à faire pour les ramener à une conception plus juste de l'espérance chrétienne.
Cependant, au plus fort de la persécution, deux courants commençaient à se dessiner dans l'Église : les rigoristes d'une part et, d'autre part, ceux qui se montraient plus sensibles au principe évangélique de la miséricorde envers les pécheurs repentants. Dans la pratique, le problème se posait ainsi : devait-on pardonner aux frères qui avaient apostasié pour échapper au supplice ? Il s'en trouva même pour affirmer qu'il fallait renouveler le baptême de ceux qui, après avoir adhéré à l'hérésie, demandaient à se réconcilier avec l'Église !
On imagine dans quel climat de fièvre ces questions furent débattues. La communion ecclésiale en souffrit. Ainsi à Carthage (Afrique du Nord), Novatien prit la tête d'un groupe de prêtres contre l'évêque Cyprien. A Rome même, le prêtre Hippolyte se laissa aller jusqu'à s'opposer au pape Calliste (217-222), qu'il jugeait trop mou. L'un et l'autre, pourtant, subirent le martyre à quelques années d'intervalle, ce qui les réconcilia en quelque sorte. Au IVe siècle, ces attitudes et ces idées évolueront malheureusement vers de véritables schismes, telle cette Église des saints de l'évêque Donat, dont la maxime pourrait tenir en ces simples mots : au péché, nulle miséricorde. Mais ces divisions useront tellement les forces de l'Église d'Afrique, qu'elle sera lamentablement emportée par l'invasion des Vandales au début du Ve siècle.
Plus graves encore, les erreurs touchant au mystère du Christ. Pour les uns, Jésus ne serait qu'un homme que Dieu aurait “adopté” pour son Fils ; pour d'autres, il serait inférieur, “subordonné” au Père. Vers 321, un prêtre d'Alexandrie du nom d'Arius, partant de l'idée juste qu'en-dehors de Dieu tout n'est que créature, mais ne faisant pas la distinction voulue entre la “personne” du Fils de Dieu et la “nature” humaine que celui-ci a assumée “pour notre salut”,[1] se mit à enseigner que le Christ n'est qu'une créature comme les autres. En se répandant, l’hérésie d’Arius fut une terrible menace pour la foi et l’unité même de l’Église.
Néanmoins, comme on a pu maintes fois le constater dans l'histoire, ces écarts permettront à l'Église de préciser sa foi. En 325, les persécutions ayant cessé, un grand concile œcuménique, le premier, se réunira à Nicée (en Turquie). Il condamnera formellement les thèses d'Arius, affirmera très fortement que Jésus Christ est Dieu, “consubstantiel” au Père — ce que nous traduisons, faute d'un meilleur terme : “de même nature que le Père” — et fixera pour toujours la formule qui résume la foi des chrétiens : le Credo de Nicée que nous disons encore aujourd'hui.
[1] Toute personne subsiste dans une nature. Le Christ, Fils de Dieu, est une Personne divine subsistant dans la nature divine, qui fait de lui l’égal du Père (cf. Phil. 2, 6), et dans la nature humaine qu’il a assumée de la Vierge Marie pour accomplir le salut de l’humanité.